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Utiliser des référentiels pour construire des éco-quartiers : une fausse bonne idée ?

Les éco-quartiers contribuent, depuis la fin du XXème siècle, à l’essor d’un modèle de ville durable à travers le monde. Cependant, si les grands principes théoriques du développement durable font relativement consensus à l’échelle internationale, les modalités de leur application au niveau local sont multiples et diverses.

Ne vous est-il jamais venu à l’esprit de vous demander à quoi ressemblait un quartier écologique et durable ? Et quelles étaient les raisons qui permettaient de le qualifier et de l’évaluer comme tel, en France comme ailleurs dans le monde?

Et puis, si vous vous y connaissez un peu, vous vous êtes sans doute dit que tout cela, c’était un peu du « bullshit », ou un gros scam marketing en somme, à moins que vous ne soyez un fervent défenseur du construire durable et écologique.

Non ?

Et bien c’est ce que je me suis demandée ces quelques trois dernières années de thèse.  Je me suis lancée dans l’aventure car j’ai toujours eu à cœur de comprendre comment améliorer les pratiques d’aménagement pour le plus grand nombre. Malheureusement, les recherches dans lesquelles je me suis aventurée m’ont démontré que c’est loin d’être une chose facile.

En effet, les éco-quartiers contribuent, depuis la fin du XXème siècle, à l’essor d’un modèle de ville durable à travers le monde. Cependant, si les grands principes théoriques du développement durable font relativement consensus à l’échelle internationale, les modalités de leur application au niveau local sont multiples et diverses.

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Suite à ce constat, de nombreux acteurs déploient dès la fin des années 2000 des référentiels de suivi et d’évaluation des éco-quartiers. Ces derniers permettent d’orienter la conception et la construction des quartiers durables tout en justifiant les choix retenus, et ce grâce à la mesure de leur performance selon plusieurs critères consensuels et mesurables dans le temps. Ces référentiels, conçus à l’échelle locale et souvent standardisés, sont en outre susceptibles d’être exportés à l’international, indépendamment du milieu naturel et culturel dans lequel ils s’appliquent. Ceci représente un paradoxe vis à vis du concept de développement durable qui promeut l’intégration des projets à un territoire spécifique.

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Aussi, mon travail de thèse interrogeait l’impact des référentiels d’évaluation sur l’intégration territoriale des éco-quartiers.

Mais encore ?

En gros : est-il bon d’utiliser des référentiels « guides » normalisés pour construire des éco-quartiers partout?  Et surtout : est-ce une bonne idée de vouloir les exporter à l’international ?

J’avais donc entrepris l’analyse de trois études de cas en France, aux Etats-Unis et au Brésil: Clichy Batignolles localisé à Paris et labellisé EcoQuartier, Melrose Commons développé à New York et certifié LEED-ND, et Ilha Pura construit à Rio de Janeiro à la fois certifié LEED-ND et AQUA – HQE-A. Mon étude examinait également succinctement un quatrième cas, le quartier de Vinhomes Riverside ayant reçu le prix de l’architecture verte du Vietnam et construit à Hanoï. Cependant, l’étude de ce dernier cas n’a pu être complètement aboutie faute d’accès à des données essentielles (pour cause corruption, manque d’accès et de moyens…. mais ceci est un autre sujet).

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Aussi, ma recherche s’appuyait sur la comparaison des cas selon trois phases à savoir : 1) le choix du référentiel 2) l’évaluation du projet d’éco-quartier par le référentiel dont il estime la performance, et enfin 3) le résultat opérationnel, c’est à dire l’éco-quartier construit. Ma méthodologie de recherche était multidisciplinaire et déployait des outils associés aux statistiques, à l’ingénierie du territoire, à la géographie, mais aussi à l’analyse architecturale, urbaine et paysagère.

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Mais alors, me direz vous, quels sont donc les résultats de mes recherches ?

Et bien, cela sera peut-être décevant pour vous lecteur, mais la réponse est simplement que ces référentiels n’ont en fait que peu d’influence sur la construction des éco-quartiers. Que ce soit en France où à l’étranger lorsque le référentiel est exporté (ce qui pour moi est plutôt une bonne nouvelle).

Mais pourquoi donc de tels résultats ?

Et bien tout simplement parce que l’intégration territoriale d’un projet est extrêmement variable non seulement en fonction des critères et des échelles d’analyse choisis, mais aussi des jeux d’acteurs qui adaptent leurs démarches d’aménagement aux spécificités d’un site. Les référentiels d’évaluation occultent alors la complexité, et sous-estiment la richesse de la diversité des éco-quartiers contemporains.

On pourrait donc se demander pourquoi continuer dans ce cas à développer des référentiels ? Construire des éco-quartiers ?

Et bien c’est surtout afin de répondre à une demande politique. Mais au-delà de répondre à une telle demande, il convient alors de rappeler que l’objectif du développement durable est de répondre aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Dans le domaine de l’aménagement, cela nécessite de s’interroger sur les besoins réels de notre société présente et future. Est-il réellement possible de répondre aux besoins et aux attentes de tous ? Et par ailleurs, la durabilité est-elle un objectif de société imposable à chaque individu?

Oui je sais, je réponds à mes questions par d’autres questions (nous chercheurs, on ADORE faire cela).

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Je souhaite alors citer en conclusion les paroles d’une participante à une soirée débat au Goethe-Institut à Paris, à l’occasion du lancement de l’ouvrage « La ville rebelle : Démocratiser le projet urbain ». Celle-ci avait une vision plutôt tranchée et « colorée »  des modes de vies associés aux éco-quartiers :

« Personnellement, je n’ai aucune envie d’habiter dans un quartier à la suédoise, où je me déplace systématiquement en vélo pour aller voir mes voisins bobo bien-pensants. Je préfère croiser la prostituée et le clochard en bas de chez moi, parce que c’est cela ma conception de la vie en ville. »

Comme le démontrent ces propos, le développement des éco-quartiers échoue alors dans sa quête de justice environnementale et sociale. Cette dernière est difficile à atteindre, bien qu’elle demeure un concept important dans l’élaboration de projets d’aménagement durables. Elle expose les divergences entre les discours et la matérialité de la durabilité, entre les besoins des individus et les aménagements construits, entre l’idéologie et son application.

Un peu démoralisant tout cela non ?

Mais non. Construire durablement est un objectif honorable pour lequel nous devons réfléchir, débattre et faire force de propositions. C’est l’un des nombreux avantages de la recherche : de ne pas offrir de réponses toutes faites mais bien de proposer, toujours de manière critique, des solutions à des problèmes complexes.

 


Claire Doussard est ingénieure paysagiste, urbaniste et docteure en Géographie et Aménagement diplômée de Paris 1 Panthéon Sorbonne et de Harvard University. Ses centres d’intérêt scientifique résident dans l’aménagement urbain durable, l’intégration territoriale des projets urbains, et l’impact des technologies disruptives sur la ville.


Références:

[1]Alexander Christopher, Borde Al, Casagrande Marco et al. La ville rebelle : Démocratiser le projet urbain. Paris : Collection Manifestô Alternative, Gallimard, 2015. Lancement de l’ouvrage à l’occasion de la soirée débat « La ville rebelle : Démocratiser le projet urbain »  du 25 novembre 2015 au Goethe Institut, Paris.

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