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La situation de l’Espagne « néogothique » et ses productions religieuses dans l’histoire de l’architecture européenne de la seconde moitié du XIXe siècle (1844-1920)

Un article écrit par Justine François. L’architecture néogothique est à elle seule un paradigme. Largement diffusée depuis les villes européennes, on la retrouve très vite en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Asie jusqu’au milieu du XXe siècle donnant naissance à une diffusion internationale et uniforme sans précédent...

L’architecture néogothique est à elle seule un paradigme.

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Largement diffusée depuis les villes européennes, on la retrouve très vite en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Asie jusqu’au milieu du XXe siècle donnant naissance à une diffusion internationale et uniforme sans précédent. L’homogénéité de ses formes, la textualité de ses valeurs ou encore la portée de son discours dépassent le strict cadre des frontières pour proposer une architecture uniforme et cohérente à l’échelle mondiale. Pourtant cette homogénéité apparente, dissimule de réelles ambitions nationales lorsque les premiers discours sur la suprématie de l’état-nation voient le jour au XIXe siècle. L’architecture néogothique devient rapidement le porteur d’une idéologie tant politique que religieuse mais aussi le parangon des fastes passés de la ville et de ses édifices, notamment religieux, dans lesquels elle s’implante. Un style historique et néomédiéval, véritable fer de lance des nouvelles tendances historicistes de l’architecture, allant de pair avec la recherche d’identité nationale et le renouveau religieux en vogue à cette période.

Mais de fait, comment ces réalités religieuses et politiques s’enracinent dans le sol et transforment les paysages urbains de cette période ?

En effet, la place réservée aux édifices religieux au sein des villes a de tout temps été centrale dans l’histoire de l’urbanisme et l’avènement de ce style architectonique au XIXe siècle a été l’occasion d’un renouveau de l’objet religieux et de son environnement urbanistique. Notre étude portée sur les édifices de culte espagnols cherche à questionner ce paradigme d’une architecture néogothique à l’apparence uniforme sur l’ensemble de la péninsule ibérique mais qui, dans le contexte de nationalismes affirmés, serait le portevoix privilégié de ces identités régionales fortes. Une recherche interrogeant finalement l’existence d’un style néogothique unique ou au contraire pluriel en Espagne.

Dans l’histoire de l’architecture européenne du XIXe siècle, l’Espagne possède une production néogothique méconnue, comparée aux réalisations françaises, anglaises ou encore allemandes de l’époque. Ce silence est à expliquer, en partie, du point de vue de l’historiographie qui traite peu ou partiellement du cas espagnol. L’architecture néogothique est présentée dans ces trois pays comme un mouvement universel où les figures majeures telles que Ruskin au Royaume-Uni, Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc en France ou encore Schinkel en Allemagne, fondent aujourd’hui sa renommée. Une primauté des pays du Nord qui apparaît nettement dans les ouvrages de référence de Michael J. Lewis, Kenneth Clark, Robin Middleton, ou encore Jean Michel Leniaud[1], qui ne font en revanche, aucune mention des pays méridionaux comme l’Espagne et l’Italie. Il faut noter que l’entrée de l’Espagne dans le XIXe siècle ne se fait pas sans difficulté. Les défaites successives engendrées lors des guerres napoléoniennes tarissent son image de grande puissance européenne. L’existence d’un corpus néogothique est avérée, mais semble marginale au vue d’un contexte européen excluant l’Espagne du circuit médiéval habituel. De fait, cette renaissance du goût médiéval arrive tardivement en Espagne, et ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle qu’elle remet en cause l’universalité de son style classique. Le classicisme espagnol n’est alors plus considéré au XIXe comme style universel, car trop empreint des époques qui ont conduites à son déclin. Les espagnols se tournent donc vers une autre période fastueuse plus ancienne de leur histoire : le Moyen Age. Aidé par l’avènement du Romantisme, qui développe ce goût du médiéval autour de 1830, des auteurs tels que José de Espronceda, José Zorilla ou encore Gustavo Adolfo Becquer, trouvent rapidement grâce aux yeux des espagnols qui voient dans cette résurgence, une manière de retrouver le faste de cette période médiévale. Les architectes s’emparent également de cet historicisme néomédiéval qui se décline sur l’ensemble de la péninsule ibérique, en une multitude de courants relatifs au passé de chaque région allant du néoroman au néomudéjar en passant par le néoarabe et le néogothique. L’importance de ces divers styles architecturaux n’est pourtant pas égale, et il faut se pencher sur l’état actuel de la question pour en comprendre la disparité et la place qui a été réservée au mouvement néogothique.

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Josep Oriol Mestre, Catedral de Santa Eulalia. Barcelona (1882-1913)

La recherche en cours propose d’identifier et d’analyser ces productions néogothiques espagnoles au sein de l’histoire de l’architecture européenne du XIXe siècle en interrogeant plusieurs hypothèses. La première concerne la question de l’apparition de ce style en péninsule ibérique. S’agit-il d’une introduction au travers des influences étrangères et romantiques qu’elle reçoit, ou au contraire de l’aboutissement d’une réflexion depuis son creuset gothique au XIXe siècle ? Questionner le point de vue national et transnational au travers de ces jeux d’apports et d’échanges, nous permet de questionner les transferts culturels que l’Espagne entretient avec ses voisins européens au XIXe siècle. Un point fondamental pour le développement de cette recherche, puisqu’il permet d’interroger la situation périphérique de l’Espagne à cette période. Un autre levier essentiel du point de vue de ces échanges transculturels c’est la création de la première école d’architecture d’Espagne à Madrid puisqu’elle représente le point de convergence des idées et théories en circulation sur cette architecture, permettant à l’Espagne d’adapter les théories rationalistes, en vigueur dans les pays voisins, et de les appliquer à son propre patrimoine en y ajoutant ses subtilités architectoniques. Cette ouverture à l’architecture rationaliste permet à l’Espagne de se rattacher au débat européen et de valoriser ses liens avec la France notamment, au travers de la naissance d’une pratique de la restauration monumentale opérée selon les pratiques françaises et transmises par l’école d’Architecture dans un premier temps.

Il faut également avancer une seconde hypothèse selon laquelle, les sources d’inspiration du néogothique espagnol ne sont pas uniquement européennes mais aussi et surtout nationales. Ce nouvel axe de recherche s’attache à analyser un phénomène local, en lien avec les identités fortes de certaines de ces régions et l’enjeu que ce style architectural va leur apporter, lorsque celui-ci se mêle aux styles locaux. Ce régionalisme vient dicter les diverses formes que prend l’architecture néogothique, et ces différents styles médiévaux viennent se mêler à ce nouveau mouvement apparu dans la seconde moitié du XIXe siècle, créant un néogothique pour le moins unique à l’échelle nationale comme transnationale. Les architectes espagnols puisent leurs références dans leur propre patrimoine bâti médiéval, faisant de ce mouvement néogothique espagnol une véritable singularité au sein de l’architecture européenne du XIXe, compte tenu de la pluralité des styles médiévaux dont il s’inspire. L’aspect de cette pluralité des styles néogothiques est fondamental pour la compréhension de cette étude qui permettra de mettre en avant l’originalité de ce style du point de vue de l’Espagne, mais plus encore de l’Europe.

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Geronimo Cuervo, iglesia de San Pablo, Malaga (1874-1891)

Ce mouvement architectonique n’est pas seulement une question de reconnaissance identitaire, il est aussi et surtout une façon de se placer en réaction au classicisme, comme ce fut le cas en France ou en Angleterre. Une prise de position anticlassique et par extension antiacadémique qui fait écho au débat sur le mouvement néogothique européen, bien qu’elle soit plus tardive – autour de 1860 –, elle est tout aussi retentissante sur le plan politique et idéologique. Cet axe de recherche, volontairement porté sur une recherche plus empirique de l’architecture, cherchera à aborder l’aspect de la construction, de l’enseignement et des nouvelles méthodes de restauration, afin de mettre en évidence le renouveau de l’architecture espagnole par l’intermédiaire de ce style « néogothique »,  qui débouchera sur le modernisme au début du XXe siècle. Pour ce qui est de l’enseignement, l’exemple de Viollet-le-Duc n’est pas isolé, et nombreux sont les professeurs étrangers et notamment français venus dispenser leur savoir auprès de la nouvelle génération d’architectes espagnols[2]. Cette influence française est symptomatique au vue des restaurations apportées et appliquées aux cathédrales espagnoles (Leon, Burgos, Barcelone, …) considérée comme représentante d’un style « national » mais qui n’est en réalité que l’application de restauration selon des méthodes étrangères. Au-delà de la restauration, l’arrivée de ce style néogothique bouleverse le système constructif espagnol qui se veut au plus près des techniques médiévales anciennes, allant jusqu’à entreprendre des démarches archéologiques pour justifier l’utilisation de ce style dans les régions où il ne semble pas trouver sa place comme en Andalousie. Le débat entre les maîtres d’œuvre et le nouveau statut des architectes va bouleverser le système constructif espagnol.

Enfin, il semble nécessaire d’aborder dans un dernier point l’aspect intrinsèque entre l’architecture néogothique et la religion. Ce style néogothique apparaît au moment précis de la Restauración, moment où la monarchie des bourbons espagnols est réhabilitée en la personne d’Alphonse XII suite à une première République espagnole qui ne dura qu’un an. Ce retour à l’ordre royal et par extension à l’ordre divin, trouve sa prolongation dans  ce renouveau de l’architecture en lien avec ces mutations politiques et théologiques. Ce point fondamental met en avant l’étroite relation entre la typologie religieuse et les styles chrétiens médiévaux qui se poursuivront jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Cette dimension est essentielle à l’étude que nous allons mener, puisqu’elle permet de comprendre ce retour au style néogothique, issu du style religieux par excellence qu’est le gothique, dans un pays au passé religieux changeant mais qui au XIXe siècle est un des pays catholiques les plus fervents d’Europe. La compréhension de ce moment particulier où l’Espagne construit son propre style néogothique partagé entre le suivi d’un mouvement architectural européen et la continuité d’utilisation de ces multiples styles médiévaux, symboles de ces forts régionalismes en relation avec l’histoire des tensions et des oppositions idéologiques du pays, sera donc l’objet de notre étude. Il cherchera ainsi à apporter une pierre à l’édifice de l’histoire de l’architecture néogothique européenne, à ce jour peu étudié dans le contexte de la péninsule ibérique, par l’intégration de l’Espagne au débat européen de la construction des états-nations.

Ainsi, cette recherche entend décloisonner l’Espagne de son statut périphérique et questionner son apport aux débats stylistiques et architectoniques européens en cours au XIXe siècle.  Interroger les usages du néogothique dans les édifices de culte espagnols entend questionner la place de ces productions religieuses néomédiévales dans le contexte urbanistique des villes espagnoles au XIXe siècle, comprendre la portée de leur discours tant idéologique que politique et proposer une lecture cartographique des différentes constructions et restauration opérées.


Article écrit par Justine François, Doctorante en histoire de l’architecture


Références:

[¹] Lewis, Michael J., The Gothic Revival, London, Thames & Hudson, 2002.
Clark, Kenneth, The GothicRevival, an essay in the history of taste, New York, Chicago, San Francisco, Holt, Rinehart & Winston, 1962

Middleton, Robin et Watkin, David, Architecture du XIXe siècle [trad. de l’anglais par Pascale Magni et Jean-Pierre Mouilleseaux], Paris, Gallimard ; Milan, Electa, 1993

Leniaud, Jean-Michel, La révolution des signes : l’art à l’église, 1830-1930, Paris, Éd. du Cerf, 2007- Les cathédrales au XIXe siècle : étude du service des édifices diocésains. Paris, Économica, Caisse nationale des monuments historiques et des sites, 1993.

[²] Navascues Palacio (Pedro), « Influencia francesa en la arquitectura madrileña del siglo XIX: la etapa isabelina » in. Archivo español de arte, vol. 55, Madrid, UPM, 1982 p.59-68

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