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Intelligence Artificielle : Mobilité, Ville, Ethique.

Ou comment les grandes avancées technologiques liées à l’IA se heurtent aux réalités urbaines et éthiques.

Le rapport Villani sur l’Intelligence Artificielle.

Tout juste sorti, il fait déjà couler beaucoup d’encre et fait face aux critiques d’un niveau de détails et de réflexions, qui je dois bien l’admettre, force mon admiration.

Néanmoins, je reste perplexe vis à vis de certaines d’entres elles. Je ne suis pas spécialiste de l’Intelligence Artificielle, mais je ne pense pas non plus manquer de sens critique lorsqu’il s’agit du potentiel impact d’une technologie donnée sur la ville.

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C’est pourquoi sur les cinq secteurs précis – éducation, santé, agriculture, transports, défense et sécurité – présentés par le Rapport Villani, c’est sans doute celui des transports qui a le plus retenu mon attention, et ce notamment après avoir lu les critiques dans ce domaine de Olivier Ezratty et de Philippe Silberzahn.

Le premier regrette que des expérimentations dans des villes avec 100% de véhicules autonomes ne soient pas envisagées pour combler un vide de la littérature et marquer les esprits. Le second démontre avec l’exemple de l’automobile qu’il serait une erreur de penser l’éthique de l’IA dans le vide, a priori des nombreux méfaits sociétaux que celle-ci ne manquera pas d’avoir. Aux entrepreneurs de l’IA de se faire une expérience et de faire du business d’abord, et à l’Etat et aux savants intelligents de vivre dans la peur et la paralysie, quitte à réglementer ensuite.

La chercheuse et entrepreneure que je suis, ne peut que sourire à ces raccourcis aussi rapides que naïfs.

Faire des expérimentations dans des villes avec 100% de véhicules autonomes, en effet, cela marquerait les esprits. L’entrepreneure acquiesce, la chercheuse sourit jusqu’aux oreilles.

Une ville, c’est un système complexe, notamment lorsque l’on pense transports et mobilité. Une ville, c’est une imbrication d’échelles. Une ville, c’est un écosystème d’acteurs avec différents intérêts à cœur. Une ville, c’est avant tout la population qui l’habite.

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Pensez-vous alors qu’il s’agisse de claquer des doigts pour que du jour au lendemain, une municipalité décide d’adopter une politique du « 100% véhicule autonome » ? Dois-je vous rappeler le temps qu’il faut pour développer une simple ligne de bus ou de tramway ?  Dans la ville de Clermont-Ferrand d’où je suis originaire, une ville moyenne mais néanmoins anciennement capitale de région, il a fallu près de 10 ans entre le lancement des études et l’inauguration de la seule ligne de tramway de la ville. Un moyen de transport centenaire à la technologie bien connue et limitée quand on la compare à celle de l’IA. Les ambitieux et les rageux argumenteront néanmoins que l’implémentation des véhicules autonomes sera sans doute beaucoup plus aisée et rapide. Mais de quel moyen de transport parle-t-on ? De taxis autonomes tel que Uber et Renault l’envisagent ? Ou bien de véhicules personnels ?

Dans le premier cas, la flotte de véhicules ne manquera pas d’avoir accès à certaines infrastructures urbaines (parking, tour de contrôle, bornes de recharges électriques pour les véhicules etc…) qui ne pourront être négociées qu’en concertation avec les municipalités. Or, ces dernières manquent souvent de compétences techniques et réglementaires face aux nouvelles technologies. Peut-on alors négocier de manière raisonnable lorsque ces compétences font défaut ? Ce qui est certain, c’est qu’acquérir ces compétences, négocier, et construire ces infrastructures prendra un temps certain.

Dans le cas des véhicules personnels, cela se corse encore. Peut-on imposer à une population entière de passer au 100% autonome ? Prenez-vous en compte seulement les habitants de la ville en question ? Ceux qui résident dans les municipalités avoisinantes mais qui viennent néanmoins travailler en centre ville ? Votre grand-mère de 80 ans, qui conduit encore, mais qui a passé toute sa vie à tourner un volant, sera-t-elle prête à utiliser son Smartphone (sait elle seulement l’utiliser ?) et à se laisser conduire sans conducteur ? 

Penser l’IA des transports, seulement d’un point de vue technologique, industriel et commercial, est une erreur. Penser transport, c’est penser mobilité, c’est penser société. 

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Ce qui m’amène au point suivant concernant l’éthique de l’IA, qui est je trouve ici essentielle, autant du point de vue savant que business.

Penser à l’éthique de l’IA, c’est penser à ce que nous sommes prêts à moralement accepter en tant que société face à une technologie qui nous dépasse encore.  Et sommes-nous prêts à accepter toutes les conséquences de cette dernière, quelles qu’elles soient, sous principe de s’aligner sur les américains et les chinois, et de foncer tête baissée sans réfléchir ?

Pour reprendre l’exemple de l’industrie automobile utilisé Philippe Silberzahn, rappelons que celle-ci s’est largement développée au cours du XXème siècle, et avec elle, celle de la pétrochimie. Ce sont les dérives de ces deux industries, qui au cours des années 1970 ont conduit à une prise de conscience environnementale de la société, et ensuite à la mise en œuvre des études d’impact. Or ces études ont une visée prospective et anticipatoire afin d’éviter que les riverains des usines ne développent des cancers en raison de la pollution de leur nappe phréatique.

Nous avons appris au cours du XXème siècle à réaliser des études d’impact et prospectives pour des industries traditionnelles. N’est-il pas éthique d’envisager la même chose pour l’IA afin d’éviter de commettre encore et toujours les mêmes erreurs ? Alors certes, il est impossible d’envisager une infinité de scénarii sur les potentiels impacts négatifs de l’IA, mais certains, j’en suis sure, pourraient être évités avec un peu de jugeote et de bon sens. Pour n’en citer qu’un seul qui me vient à l’esprit en lien avec le déploiement des véhicules autonomes, l’étalement urbain que les urbanistes tentent de combattre depuis 30 ans.

Alors me diriez-vous, cela va nous ralentir dans la course face aux américains et aux chinois (toujours les mêmes). Mais l’entrepreneure que je suis vous dirait que la  vitesse en business est relative. Et aller vite au point de pas anticiper les luttes sociales et les réglementations urbaines qui ne manqueront pas d’être développées dans un futur proche en lien avec l’IA, c’est s’exposer à des milliards de dollars de pertes pour les entreprises comme je l’ai démontré dans un précédent article

Cette course à l’IA est-elle avant tout un sprint qui sera sans doute amené à des revers financiers et sociaux brutaux, ou un marathon qui démarre plus tranquillement, ménage peut-être un peu mieux sa monture, mais sera peut-être économiquement plus pérenne et socialement acceptable ?  

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N’est ce pas de notre responsabilité sociétale de développer une IA à un rythme soutenu tout en évitant les écueils qui peuvent l’être par une réflexion accrue, savante et publique ?

Le business et le développement économique sont-ils une fin en soi, ou bien ne visons-nous pas avant tout le bien-être de notre société et de notre planète ?

Alors certes, j’admets volontiers que le rapport Villani est très loin d’être parfait, mais tout le monde reconnaitra que la critique et facile, et l’art difficile.

Enfin, pour répondre à un dernier commentaire de Philippe Silberzahn, la France est certes un vieux pays. Mais avec l’âge vient la sagesse. Ne pouvons nous pas alors apporter au monde, notamment aux américains et aux chinois, une pensée qui nous est propre, et ce pour le bien commun ?

Je laisserai donc le soin aux entrepreneurs, aux savants et aux gouvernements, d’en juger.

 


Claire Doussard est ingénieure paysagiste, urbaniste et docteure en Géographie et Aménagement diplômée de Paris 1 Panthéon Sorbonne et de Harvard University. Ses centres d’intérêt scientifique résident dans l’aménagement urbain durable, l’intégration territoriale des projets urbains, et l’impact des technologies disruptives sur la ville.


Références:
http://www.oezratty.net/wordpress/2018/rapport-villani/

https://www.contrepoints.org/2018/04/04/313270-intelligence-artificielle-et-ethique-le-contresens-navrant-de-cedric-villani

https://www.techradar.com/news/uber-self-driving-cars

https://group.renault.com/actualites/blog-renault/genevamotorshow2018-renault-ez-go-une-vision-du-futur-de-la-mobilite-partagee/

https://theurbansciencewire.com/2018/03/20/tech-giants-such-as-airbnb-and-uber-losing-billions-in-revenue/

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